Lorsque les armées du Ban atteignirent la vallée de la Suse, beaucoup pensaient encore que la guerre se jouerait sur les pentes de la Sacra. Les vieux capitaines, eux, savaient déjà que la montagne ne tomberait pas par une charge héroïque. Avant de reprendre l’abbaye, il fallait d’abord prendre la vallée… et pour prendre la vallée, il fallait apprendre à faire descendre l’ennemi.
Lorsque les premières troupes du Ban pénétrèrent dans la vallée, il ne restait déjà plus aucun doute. La Sacra di San Michele était tombée aux mains des forces de Sans-Nom. Depuis le fond de la vallée, les éclaireurs apercevaient des silhouettes armées circulant sur les terrasses de l’abbaye. Des feux brûlaient sur les hauteurs et des guetteurs occupaient les chemins qui serpentent jusqu’au monastère. La montagne semblait verrouillée.
Les armées du Ban convergèrent rapidement vers la vallée. Les compagnies arrivèrent par groupes dispersés : fantassins milanais, arbalétriers florentins, mercenaires lombards et cavaliers venus des cités alliées. Les condottières dressèrent leurs camps dans les plaines étroites au pied de la montagne tandis que les éclaireurs parcouraient les crêtes pour observer les mouvements ennemis.
La Sacra dominait tout. Depuis ses terrasses de pierre, on pouvait surveiller la vallée entière et contrôler les routes menant vers Turin.
Les premiers affrontements ne tardèrent pas. Des détachements de Sans-Nom descendirent des pentes pour tester les lignes du Ban. Les combats furent courts, violents et souvent confus. Les soldats racontaient que leurs adversaires surgissaient des brumes des forêts ou des ravins escarpés, frappaient rapidement puis disparaissaient vers les hauteurs.
Ces escarmouches révélèrent rapidement une chose inquiétante : les troupes de Sans-Nom connaissaient parfaitement la montagne.
Les capitaines étudièrent alors les accès menant à la Sacra. La montée vers l’abbaye est étroite, exposée, et chaque tournant du chemin peut devenir une position défensive. Le chemin qui serpente jusqu’au monastère n’est pas une route de guerre mais un ancien sentier de pèlerin taillé dans la montagne. Ses lacets serrés longent la roche et traversent des passages où deux hommes armés peuvent à peine marcher de front.
Dans de telles conditions, toute charge de cavalerie est impossible. Les chevaux ne pourraient ni maintenir leur formation ni manœuvrer sur ces pentes abruptes. Au mieux ils ralentiraient l’avance des troupes ; au pire ils offriraient des cibles faciles aux défenseurs postés au-dessus.
Les troupes de tir ne seraient guère plus utiles pour prendre l’abbaye elle-même. Les pentes offrent trop peu de recul pour déployer correctement des lignes d’arquebusiers ou d’arbalétriers et la puissance de leurs tirs resterait insuffisante contre les murs épais de la Sacra. Depuis les terrasses supérieures, les défenseurs bénéficient d’un avantage de hauteur considérable.
La Sacra possède en réalité la structure même d’une forteresse de montagne. Chaque lacet du chemin agit comme une ligne de défense naturelle où un petit groupe d’hommes peut retenir une force bien supérieure.
Si la montagne devait être reprise, ce serait par des fantassins.
Et à pied.
Un soir, sous une grande tente dressée au centre du camp, Alessandro réunit les officiers du Ban. Autour de la table se tenaient Konrad, commandant de l’infanterie des Frères de l’Épée, Rodrigo de Castille, bras droit d’Alessandro et chef des armées présentes dans la vallée, ainsi que leurs lieutenants Paolo Grimaldi et Étienne d’Aubrac. Un peu en retrait observait Matteo Vercelli, vieux stratège des éclaireurs.
Sur la table avait été tracée une carte grossière de la vallée de la Suse. Des pierres marquaient les positions de Sans-Nom et plusieurs poignards plantés dans le bois indiquaient les routes et les cols.
Alessandro rappela ce que chacun avait déjà compris : la montagne ne tomberait pas par la force brute. Puis il déplaça les pions vers la vallée et laissa la parole à Rodrigo.
Rodrigo de Castille observa longuement les routes et les passages avant d’exposer le plan. Une forteresse, expliqua-t-il, ne tombe pas si elle peut respirer. Tant que la Sacra conserverait la vallée, elle resterait imprenable. Il fallait donc commencer par arracher le terrain à l’ennemi.
Les cavaliers du Ban mèneraient une guerre de harcèlement, frappant vite et disparaissant aussitôt. Cette méthode n’avait rien de nouveau : les Byzantins l’utilisaient déjà contre des armées plus lourdes et les Mongols en avaient fait un art. L’objectif n’était pas de remporter ces escarmouches mais de pousser les forces de Sans-Nom à descendre de la montagne.
Le stratège Matteo Vercelli intervint alors pour préciser la manœuvre. Si les forces de Sans-Nom descendaient en nombre, elles chercheraient inévitablement une faiblesse dans les lignes du Ban. Cette faiblesse devait exister, mais seulement au moment voulu.
Une brèche visible trop tôt serait immédiatement suspecte pour les généraux ennemis. Elle ne devait apparaître qu’au moment du repli. Les cavaliers frapperaient puis reculeraient. Et lorsque l’ennemi se lancerait à leur poursuite, les lignes du Ban s’ouvriraient brièvement pour laisser apparaître un passage. Les troupes de Sans-Nom s’y engouffreraient en croyant exploiter une faille.
Alors les forces du Ban refermeraient la vallée sur elles.
Mais Matteo rappela aussitôt la fragilité d’une telle manœuvre. Elle ne fonctionnerait qu’une seule fois. Si l’ennemi comprenait le piège, il refuserait la poursuite et garderait la vallée.
C’est pourquoi l’opération devait se produire partout à la fois.
Chaque route. Chaque passage. Chaque détachement.
Pendant deux jours entiers, la vallée deviendrait un champ de pièges où harcèlement, fuite et encerclement se succéderaient sans répit.
Finalement, Matteo posa la main sur la Sacra dessinée au centre de la carte.
Lorsque l’ennemi aurait perdu la vallée, expliqua-t-il calmement, il serait contraint de retirer la plupart de ses forces vers la montagne pour sauver ce qu’il pourrait encore défendre.
La Sacra resterait occupée. Mais avec une défense réduite.
Et c’est à ce moment-là que la Kumpania pourra gravir la montagne… et reprendre la Sacra.
