Le message de Marcus reçu à Arqua Petrarca ne souffrait aucune ambiguïté.
À Turin, la situation avait basculé. Les quelques troupes encore capables de tenir n’opposaient plus qu’une résistance d’orgueil, et chaque jour gagné se payait désormais au prix du sang. Il fallait partir. Quitter Arqua Petrarca sans attendre davantage. Rejoindre Turin avec ce que le Ban avait réussi, tant bien que mal, à rassembler.
Le départ fut précipité.
Les accords restaient inachevés, aucune signature n’avait encore été apposée, et pourtant la Kumpania prit la route. Était-ce de l’inconscience, de la témérité… ou cette forme de courage qui consiste à avancer quand toute prudence commanderait d’attendre encore ? Peut-être aussi ce sentiment trompeur que donne l’élan collectif, lorsque le mouvement emporte les doutes et que le poids du danger n’a pas encore trouvé sa pleine mesure.
Une semaine de marche les séparait de Turin.
Ou plutôt de la forteresse des Frères de l’Épée, dernier bastion de ce qui avait été une cité fière.
La colonne s’étirait sur les routes.
En tête progressaient les deux unités des Frères de l’Épée : une infanterie lourde et une cavalerie disciplinée, cent hommes chacune, ouvrant la voie. À distance régulière, mais sans jamais perdre le contact, les trois unités florentines fermaient la marche : une infanterie, une cavalerie et un corps d’archers, cinquante hommes par unité.
Aucune autre bannière ne s’était encore jointe à elles. L’appel du Ban était resté, pour l’heure, sans réponse.
L’inquiétude se fit plus lourde lorsque parvint à la Kumpania la copie du compte rendu de l’Émissaire de Lode, remise en main propre à l’occasion de l’arrivée de l’Émissaire des Arcanistes de Venise. Les mots, froids et précis, rappelaient à tous combien le Ban demeurait fragile, encore mal soudé, presque improvisé.
« Rencontre avec la kumpanya. Peu d’intérêt pour les propositions de Lode. Réel problème de priorité (préférence pour s’occuper de la bière magique plutôt que de négocier la charte de création du Ban, par exemple).
Très peu de coordination entre eux, hiérarchie soi-disant établie mais peu appliquée et méconnue de certains membres de la kumpanya.
Regain d’intérêt soudain pour les propositions de Lode samedi fin de journée. Travail sur la charte, début des négociations pour les contrats de gestion fiduciaire.
Deux réunions d’émissaires où chacun a donné ses doléances et ses propositions d’aide, mais aucun accord acté par manque de charte et donc aucun moyen de décision pour le ban.
Dimanche matin, charte établie et accords fiduciaires acceptés tels que proposés, mais pas encore signés. »
Pourtant, Venise ne se contenta pas d’observer.
L’Émissaire vénitien arriva escorté de forces conséquentes. Derrière lui marchaient trois unités complètes : une infanterie, une cavalerie et un corps d’archers, cent hommes chacun, disciplinés et silencieux. Il remit également à la Kumpania un cristal issu d’Arqua Petrarca.
Par cet artefact, une nouvelle salle du palais mental leur serait accessible, un espace réservé à la Kumpania. D’autres cristaux semblables avaient été confiés aux membres du Ban, afin que les liens demeurent possibles, même lorsque les routes se refermeraient.
Le rapport qu’il livra fut sans détour.
Vérone, Padoue et Ferrare refusaient encore de s’engager. Seule Trévise avait répondu favorablement, envoyant un corps de cent archers.
Les jours suivants virent la colonne s’étoffer lentement.
Aux bivouacs du soir, de nouvelles bannières apparaissaient à l’horizon. Milan, finalement, tint parole. Deux unités rejoignirent le Ban : une infanterie et une cavalerie, cent hommes chacune, bien équipées, aguerries, venues renforcer une armée encore disparate. Leur arrivée redonna souffle et assurance, mais nul n’ignorait que cela ne suffirait peut-être pas.
La marche reprit, plus lourde, plus silencieuse aussi.
Puis, à la veille de l’arrivée à Turin, la Kumpania fit halte.
Des messagers étaient arrivés dans la nuit.
Ils demandaient d’attendre encore. D’autres forces étaient en route.
Lorsque Mélodie lut les missives, un sourire franc éclaira son visage.
Livourne, Gênes, Pise et Lucques, cités vassales de Florence, envoyaient deux unités d’infanterie et deux unités d’archers, cinquante hommes par unité. Naples engageait une unité de cavalerie de cent hommes.
Les Arcanistes dépêchèrent un haut mage pour renforcer les rangs de l’infanterie des Frères de l’Épée, et, dans le même mouvement, le « Fantôme » Fiore dei Liberi vint en personne transmettre son art du combat. Déjà réputés comme une troupe d’élite, les Frères de l’Épée furent ainsi portés à un autre degré de maîtrise, et devinrent sans conteste le fer de lance du Ban.
Les Sept Cités, cependant, restaient muettes.
Lorsque les comptes furent établis, le Ban rassemblait désormais plus de mille trois cents hommes, mêlant infanterie, cavalerie et archers. Une force impressionnante, mais forgée dans l’urgence, rassemblée par nécessité plus que par tradition.
Au soir du troisième jour, Alessandro fit son rapport.
« Ce sera une affaire serrée. Si nos informations ne nous trompent pas, nous avons une chance réelle de l’emporter.
Leurs forces sont comparables aux nôtres, presque à égalité, avec un léger avantage de notre côté de par un meilleur équipement et un entraînement supérieur.
Pour l’essentiel, l’ennemi est composé de troupes classiques : des contingents de condottières qui ont perdu la foi, rompu leurs serments et rejoint les forces du Sans-Nom. Ces condottières sont moins aguerris, des troupes de deuxième choix, tout soumis aux lois ordinaires de la guerre.
Deux inconnues demeurent pourtant. Deux unités qui échappent à toute mesure habituelle : l’une composée de morts-vivants, l’autre animée d’une soif toute sanguinaire. C’est contre elles que seront engagés les Frères de l’Épée.
Leurs unités, bénie, semblent particulièrement appropriées face aux morts, contre cette seconde force, à la férocité mal contenue, les enseignements de Fiore seront mis à l’épreuve. Leur propre détermination devra alors se mesurer à celle de leurs adversaires.
Mais ne vous y trompez pas : cette victoire, si elle vient, sera chèrement payée. Entre trois et sept hommes sur dix tomberont. Parmi ceux qui resteront debout, beaucoup porteront des blessures dont ils ne se relèveront pas tous.
Si les forces de Sans-Nom n’avaient pas préalablement détruits les défenses de Turin, jamais nous n’aurions osé tenter l’assaut.
Quoi qu’il advienne, les morts se compteront par centaines et ce, seulement en comptant les nôtres. »
Cette nuit-là, nul ne dormit vraiment.
Car chacun savait que le Ban, encore sans certitude, serait jugé non seulement sur ses intentions, mais sur ce qu’il survivrait de la bataille à venir.
